• Scary Library

    Josée, par-dessus son épaule, vérifia d'une oeillade la source de l'appel.
    Mince !

    - Attends bon sang ! - manqua de s'étouffer sa poursuivante qui, à la grande
    frustration de Josée, retrouva sa respiration.

    - Ça fait une heure que je t'appelle !
    - Cours. Retard. Amphi C4 illico.

    Même le style télégraphe ne sembla décourager l'intruse.

    - Super, on y va ensemble comme ça on aura moins la honte ...

    « Parle pour toi ...» songea Josée en supportant la démarche bruyante de Noëlle.

    Parvenues devant le bâtiment elles s'infiltrèrent le plus discrètement "possible"
    (les talons de Noëlle fit tourner quelques têtes) - dans l'amphithéâtre en
    se glissant sur la dernière rangée de bancs.
    Le cours passa vite bien que la présence de Noëlle l'agaçât par moments :
    elle gesticulait jusque dans sa façon d'écouter. Quand la sonnerie retentit, Josée
    espéra la semer dans le bruit des cartables et le flux vers la sortie.

    - Josée, je dois aller à la bibliothèque rendre des livres pour lesquels j'ai
      du retard. Tu m'accompagnes please?

    Damnation !

    Noëlle, derrière elle, jouait de ses yeux implorants et du diable si sa moue
    n'y faisait pas luire une larme !

    - On fera vite ... - Comme si l'argument lui réussissait toujours !

    Josée n'eut pas le temps de formuler une hésitation que l'autre l'entraînait
    par le bras, vers une aile de bâtiments qu'elle n'avait pas eu l'occasion de visiter.

    - On ne va pas à la grande bibliothèque ?

    Ou "La Tour" ainsi que la surnommaient les étudiants.

    - Non. Je les ai empruntés à la petite.
    - La petite ?

    Josée n'y était jamais allée. Et pour cause ! Elle ne connaissait pas son existence.
    Elles se retrouvèrent dans une série de couloirs dans lesquels, d'abord affairés,
    les étudiants se firent plus rares. Ayant croisé un ou deux professeurs qu'elles
    saluèrent modestement, elles marchèrent encore dans une partie à l'éclairage
    plus faible dû au manque de fenêtres puis à une électricité défaillante. Les néons
    se firent à leur tour moins nombreux, salissant les murs d'ombres qui accentuèrent
    étrangement craquelures sur couleurs passées.
    L'écho de bruits venait encore loin derrière elles, étouffé peu à peu par ces
    interminables galeries que le temps étirait autant que lui-même.

    - Tu es sûre que c'est par là ?
    - Oui. Regarde ...

    Josée perçut le tremblement dans la voix de l'autre mais en suivant son regard,
    elle remarqua aussi le mur qui les stoppait brusquement pour les diriger sur l'escalier
    en colimaçon qui descendait étroitement dans la sombreur.
    Josée voulut reculer. Noëlle la tira à elle avant qu'elle puisse passer à l'acte.
    Elles descendirent.
    Tandis que Noëlle serrait fermement sa main, ce fut à la rampe que Josée, elle,
    s'agrippa férocement. Arrivées en bas, seul un rai de lumière les empêcha d'évoluer
    en aveugle vers la grille qui s'ouvrait sur une petite salle aux deux bureaux plein
    de livres et de papiers près desquels devaient officier les bibliothécaires.
    Pourtant personne ne les attendait.

    - Tu crois que c'est encore ouvert ?

    Pour toute réponse Noëlle poussa un peu plus le ventail central sans le grincement
    attendu et avança avec prudence dans la pièce, Josée à peine rassurée à sa suite.

    Elles découvrirent alors la seconde grille, plus rouillée, et elle, fermée. A travers
    les barreaux, on distinguait des lits poussés contre chacun des trois murs.
    Des persiennes laissaient filtrer un jour incertain qui faisait deviner des corps
    allongés sous les couvertures.
    Noëlle s'approcha.
    Une des silhouettes sur l'une des couches, bougea.

    - Partons d'ici Noëlle !

    La semonce de Josée parut motiver une des silhouettes qui se leva alors que
    les autres commençaient à frémir sous les draps. En se redressant, elle révéla
    une robe de bal au taffetas présumé par la pénombre.

    - Noëlle ! Il faut partir TOUT DE SUITE !

    L'ordre ressemblait à un cri étouffé cependant décida Noëlle qui se mit à courir
    avec elle. Malgré leurs efforts, leur course ne les fit pas rejoindre plus tôt l'escalier
    bien que l'ombre franchisse déjà les portes, le froufrou soyeux de son jupon beaucoup
    trop proche. Lentement, elle les suivait sur les marches, la nuit progressant sur ses pas,
    son obscurité presque sur le dos de Noëlle qui fixa Josée avec désespoir quand elle
    la supplia silencieusement d'accélérer.
    Josée déglutit les mots qu'elle ne pouvait plus articuler. Elle regarda droit devant elle,
    renforça sa volonté et se dégagea de sa peur comme on s'extraie de starting-block.

    Enfin l'éclairage de l'étage se dessina, l'accueillit en haut et elle s'y précipita avec un
    tel bonheur qu'elle oublia de vérifier si Noëlle l'atteignait aussi. Ivre de retourner
    dans le couloir plus animé, elle le remonta à toute allure pour aspirer l'air frais
    une fois la porte passée.

    Elle fit volte-face.

    Les bâtiments, la faculté en entier, Noëlle ? ... , avaient disparu.

    A nouveau un demi-tour qui la mit face à une place circulaire où cahotaient
    des calèches dont la circulation était entravée par une inondation.

    - Mon Dieu ! Tu es saine et sauve !

    Une jeune fille sous une ombrelle la dévisageait. Elle lissait sa robe à crinoline
    coupée par une veste à boutons d'or. Le vent soulevait la plume de son chapeau
    à voilette. Et Josée ne l'avait jamais vue ...

    - Écoute, je sais que tu ne l'appréciais pas vraiment ...

    Gênée, elle s'interrompit.

    - Que s'est-il passé ? souffla Josée pour elle-même faisant croire à son vis-à-vis
    que la question lui était destinée.

    - C'est ce que j'essaye justement de te dire.
    Elle lui montra un lieu derrière Josée.

    Celle-ci découvrit une immense mare d'eau qui noyait le trottoir ainsi que la route
    le bordant, dans laquelle flottait le cadavre de Noëlle en habits d'époque.

    Josée porta le regard sur sa propre tenue, de la même facture.

    Elle comprit aussitôt qu'elle ne se réveillerait jamais.
    Parce qu'elle n'était pas en plein cauchemar ... Non.

    C'était réel !

  • Io, Man

    - On a un hiver chaud, cette année ...
    - Ouais. C'est à cause de la résonnance orbitale dans un rapport 4:2:1.
    - C'est pas toujours le cas ?
    - Ouais. Mais c'est plus vrai cette année.

    Ensemble ils émirent, à s'y méprendre, un son jumeau du ricanement.

    Dans le lointain, un geyser se propulsa à trois cents kilomètres d'altitude ; de là
    où elles étaient les deux créatures sursautèrent bien qu'habituées à ces manifestations
    de Ra Patera.

    - Tu songes à nos vacances ?
    - Quoi de plus revigorant qu'une plage de lave en fusion ?
    - On partira avec la marée ?

    Encore plus bêtement secoués par un bruit d'allumette frottée, les deux existences
    libérèrent leur hilarité puis se tournèrent vers l'extrême opposé de la planète où
    se devinait l'océan de magma auquel ils pensaient. Il leur faudrait juste traverser
    le désert de Nephateus Patera, gravir ensuite les reliefs de Boosaule Montes avant
    de contourner quelques lacs de feu. Enfin c'est ce qu'ils avaient répertorié.
    Depuis le temps ...

    - Il n'est pas prévu une pluie de souffre dans la semaine ?
    - Juste une tempête d'atomes ionisés.

    Bôf ! Celle-là elles l'avaient déjà faite !

    - Tiens ! À propos de blague, j'en ai trouvé une nouvelle : un mec, au bout de plusieurs
      années, parvient enfin sur un des satellites de Jupiter, Io (normal, hun ?) et il s'écrie
      "La vache ! Je souffre !"

    Là ce fut un rugueux éclat de flamme qui les unit autour de l'histoire, les laissant
    pantelants sur le magma riche en silicates.

    - Et au programme de ce soir ?
    - Quelques grésillements plus un pet de courant électrique.

    Il se contentèrent d'une lueur en guise de sourire.
    Ils avaient tant abusé des allusions comiques aux ondes radio qu'ils avaient pu
    intercepter, parfois, en provenance de La Terre.
    LA TERRE ...
    Paradis de leur système solaire, qu'ils finissaient par oublier dans ce flux incessant
    de chaleur et de braises - Eden dont ils avaient été chassés par la bêtise d'un autre.

    Anciennement Lieutenant Borodine et soldat Bryan, nos héros sous les ordres
    du capitaine Dvorak, avaient fait partie de la troupe chargée de retrouver le F.S.X.V.
    En faisant surveiller chacun des scientifiques impliqués dans le projet F.S.X.V,
    Borodine avait identifié Betsy Masubi comme l'instigatrice du complot. Il s'était avisé
    que le nom de famille de la jeune femme lui avait inspiré la cachette pour le fixatif :
    la planète Io. Elle avait dissimulé les fioles existantes sur la sonde Galileo partie
    en orbite autour de Jupiter, d'Europe, de Ganymède pour finir par Io. Ils auraient dû
    se contenter de récupérer la sonde néanmoins ce crétin de Dvorak avait voulu tester
    le F.S.X.V sur Borodine et Bryan qui seuls sur place, dans une navette expérimentale
    secrète, avaient partagé l'aventure du voyage temporel. Seulement le manque
    d'informations quant à la procédure, la maladresse de leur concentration ajoutées
    à l'obsession de leur mission les avaient focalisés sur la planète Io.

    Ah-ça ! Leur ligne de temps avait bien déménagé, sérieusement dérapé même !!!

    - Il faut rentrer au kaldeira maintenant, l'alerta Ryan - Les gaz tournent.

    Borodine regarda le soldat Bryan que le voyage dans le temps avait adapté à la vie
    sur Io, qui lui renvoyait simultanément sa propre image.
    Aucun retour possible.
    Les fioles avaient brûlé tout autant que le matériel de l'essai.

    « Une identique ligne de temps avec juste quelques détails réajustés, mon butt dance emoticon »

     

     

                                Fin

     

     

    Pour boucler la boucle, revenir à la lecture de "Sur la route
    du Man, Fils", répertoriée dans "Notes récentes" à droite.

     

    io.marees.jpg

    Cette image appartient au site :

    http://planete.gaia.free.fr/astronomie/planetes/io.htm

  • « Welcome to the Machine : Nous savons où tu étais »

    ...

    - Betsy ! Te rappelles-tu qui tu étais vraiment ?Vogage,temps,futur,passé,ligne-de-temps,événements

    À vrai dire ... c'était assez flou.
    Elle se savait plus jeune qu'elle n'aurait dû l'être, beaucoup plus, étonnamment
    parce que son corps, lui, se souvenait d'un manque de souplesse, de stigmates
    liés à la vieillesse.

    En scrutant Fredo, Betsy se revit face à lui, à une autre époque, dans d'autres
    circonstances, excités par une conversation dont chaque nou velle bouture
    aboutissait toujours à la même affirmation :

    - Betsy, nous pouvons le faire.

    Sa mémoire fut relancée.
    Elle avait rencontré Fredo lors d'une conférence qu'il avait donnéö dans la salle
    communale de Gland où se réunissaient habituellement les meubles du club de
    Betsy. Elle y organisait colloques et événements qui abordaient thèmes en tout
    genre susceptibles d'intéresser un public du troisième âge en conservant un côté
    accessible. Ce jour-là, parmi spécialistes et amateurs, c'est Fredo qui avait
    exposé "Les possibilités du cerveau comme machine à remonter le temps".

    À l'issue du débat, Betsy particulièrement attirée par les capacités du cerveau,
    était demeurée longtemps auprès de Fredo, pleine de questions et de curiosité.
    Il avait été charmé par cette vieille dame en proie aux regrets d'une non-
    scientifique et elle, avait sympathisé avec lui tant sa simplicité et la clarté de
    ses explications l'avaient séduite.

    Au-delà de rendez-vous parsemés une amitié était née : tandis que Fredo
    confiait ses recherches (peu appréciées de ses pairs) - sur un produit, hélas
    encore instable, permettant d'exploiter une zone du cerveau relié à l'espace-
    temps, Betsy se familiarisait avec un vocabulaire technique qui l'ouvrait
    aux raisonnements mathématiques ou physiques.

    Elle croyait tant à ses expériences que motivé par son enthousiasme à elle,
    il avait fini par mettre au point le fixatif au cours de multiples essais.

    - Donc pas de machine finalement ?
    - À part celle du cerveau ? non - avait-il répondu avec amusement -
      Un peu de concentration et le fixatif. Il faut aussi un tandem....

    C'est là qu'il avait renouvelé cette proposition effarante, qu'elle avait
    néanmoins acceptée.

    Une nuit ils avaient intégré le laboratoire de Fredo, plutôt le cagibi
    expérimental de celui-ci, s'y enfermant pour recevoir au goute-à-goutte,
    le fixatif. Reliés l'un à l'autre par intraveineuse, ils se faisaient face dans
    deux longs fauteuils réglables.

    - Tu ne changeras que ton passé ..., l'informa-t-il - Ton corps va s'adapter
      et se repositionner dans l'espace-temps alors que le mien restera dans
      le présent. Nos deux cerveaux en fusion, aidés du fixatif, vont remonter
      la ligne de temps jusqu'au moment que nous avons choisi : la réussite
      officielle de notre expérience. Les moments clés ne sont pas altérés,
      du moins est-ce ma théorie ... le succès du voyage dans le temps existera
      de toute façon. Il n'y aura pas donc création d'univers parallèle entre
      lesquelles nos deux esprits pourraient se perdre ...

    - Théorie ? Pourraient ?
    - Je n'ai aucune certitude ... Mais la logique veut qu'un seul et identique futur
      survienne même si le passé est altéré par quelques détails. Les événements
      principaux demeurent inchangés, ce qui assure une seule ligne de temps.

    - Tu m'as l'air bien sûr de toi pour n'avoir aucune certitude ...
    Mais ils étaient partis ensemble dans l'aventure et elle était là, dans le présent,
    ou dans ce futur plus proche de ses désirs, à nouveau face à Fredo.

    - Donc le fixatif a marché et a prouvé l'unique ligne de temps ?
    - Uniquement pour nous.
    - Mais ? ...
    - Personne n'est au courant. On sait le fixatif prêt à être utilisé et probablement
      efficace car ils ont deux cobayes sous la main pour vérifier l'hypothèse ...
      Ce n'est cependant pas le plus gênant. Non. Le problème vient des militaires.

    Elle l'interrogea d'un regard.

    - Ils s'intéressent au processus. Valentine les a un peu trop convaincus. Et je
      n'aime pas ce qu'ils en espèrent. Valentine veut d'ailleurs vivre l'expérience.
      Laissons-les à leurs supputations.
      Nous, il nous faut leur cacher le fixatif déjà productif.

    Elle le vit aligner une dizaine de fioles rouges dans une valisette en argent
    qu'il scella avec un code qu'il lui déchiffra :

    - Chaque lettre du nom du fixatif a un chiffre correspondant que tu dois
      entrer dans chacune des cases : F
    (6) pour Fixatif, S (19) pour Segmental,
      X
    (25) pour Xenos, V(22) pour Vortex.

     

    Il prit une grande bouffée d'air,

    - Quand tu auras caché les fioles, plus aucune trace ne restera du produit,
      ni les formules, ni les développements de l'expérience et l'ensemble est
      trop dur à mémoriser. Je m'arrange pour tout détruire ...

    Il eut un sourire de dérision :

    - Ta mission, si tu l'acceptes, est de faire disparaître le F.S.X.V.

    Et elle accepta, une fois de plus.

     

                              Que Presque Fini ...

     

    Image en haut à droite : illustration album Pink Floyd.