• Vive et Vers Quoi ? - (III)

    - Ce n'est pas un cauchemar Josée.

    Plutôt que d'affronter l'expression que devait arborer son bourreau, Josée préféra l'entrée du sanctuaire par lequel étaient involontairement passées Noëlle et elle-même.

    - On appelle un tel endroit le «corridor» - poursuivait la voix imperturbable dans son dos - il s'agit d'un passage entre la réalité physique (la vôtre) et la réalité quantique (la nôtre). Nous sommes très peu à pouvoir en créer, encore plus rares parmi ceux-là à savoir l'utiliser.

    La pause qui voulut ménager Josée, eut l'effet opposé de la rendre plus à cran.

    - Nous pistons les âmes, nous les attirons, les capturons dans notre monde : celui des esprits. Ce que vous appelez fantômes ne fonctionne pas dans le sens que vous croyez car le fantôme ne vient pas hanter votre quotidien, au contraire c'est lui qui vous aspire dans le sien. On le nomme «Esprit trappeur». J'en suis un.
    - Votre famille de pacotille a-t-elle été ainsi piégée ?
    - Non. Ce sont des spectres perdus entre deux espaces et soulagés d'être guidés, encadrés par des esprits plus forts qu'eux. Ils participent à l'échaffaudauge de mes décors ou aux esquisses de personnages bien que je sois le seul à pouvoir donner vie à l'ensemble au gré de mes fantaisies.

    Josée parvint à reprendre la goulée d'air suivante :
    - Et Noëlle ?
    - Elle, est bel et bien morte dans la mesure où j'ai persuadé son cerveau de la réalité de l'accident dont elle a été victime. Dans votre dimension elle a dû succomber à une rupture d'anévrisme.

    Justine soupira entre agacement et incompréhension.
    - Vraiment elle vous importe ?

    Cette fois Josée se retourna.
    - Mais qui êtes-vous pour juger de qui doit mourir ou pas ?

    Le ton fit sourire la jeune fille sans émoi particulier.

    - Je ne sais plus en fait ... - Son regard flotta au-dessus de Josée -... Homme ou femme ? J'ai oublié. Un esprit est asexué n'est-ce pas ? Comment en suis-je arrivé là ? Sans doute à force d'errances ... sûrement un peu trop d'épreuves ou de réincarnations insatisfaisantes.
    - Et que sont devenues les autres âmes captives ?
    - Ne gâchons pas ces moments ma chère ... Vous ferez l'amie parfaite, celle que je recherche depuis longtemps et que je suis certaine de ne pas voir me décevoir. Cela répond-il à votre question ?

    Non. Josée en frissonna, encore que cela lui soit-il permis ?

    - Nous nous ressemblons beaucoup plus que vous ne le redoutez ...

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    …«... quelque part au fin fond de vous, se terre l’être que vous êtes réellement – lumineux ou obscur – prêt à sauver le monde ou à le saccager tout autant, sans omettre l’indifférence qui peut aussi le caractériser ; cet être-là force est de le reléguer dans votre inconscient. Croyez-moi je sais ce dont je parle.
    Moi, c’est un monstre que je cache.»

    La voix perdait de son volume, abandonnant Josée à sa prise de conscience : son corps quelque part dans le coma, (veillé par des parents inquiets, des amis émus), dont elle avait été extirpée de force pour vivre là désormais, étangère à tout ce qu'elle traverserait.

    «... La Bête en nous est encore tenue en laisse. On veut le croire. Jusqu’au jour où survient un incident, se présente un protagoniste ou se matérialise sous vos yeux un objet, qui invoqueront cette bête en vous. Il en fut ainsi  le jour où le monstre, en moi, s’est éveillé à la réalité.»

    Josée braqua son regard sur celle qui redevenait l'ombre du début.

    - Qui a invoqué La Bête en vous ?, chuchota presque Josée
    - Un enfant je crois, un petit être un rien cruel voire injuste ...

    Et l'émanation de conclure lentement :
    - Pour vous, ce sera MOI.


     

                                           FIN

  • Vice et Vers Quoi ? - (II) -

    Voilà une semaine que Josée vivait dans la villa jumelée avec la verdure dans les hauteurs de la colline qui, par paliers de vignes, descendait vers le lac. “La Riviera” comme on l'appelait ici défiait les montagnes de l'autre rive face à elle pour bercer à cette heure les éclats de soleil.
    Assise à ses côtés dans le jardin exposé en terrasse, la mère de Justine poursuivait sa broderie en l'entretenant des partis productifs dont elle rêvait pour ses filles. Car Justine avait une famille dont une soeur, Eloïse, sa cadette en tout qu'il s'agisse d'éducation de beauté ou d'ambition. Le père devait fumer un cigare interdit dans son bureau avant le dîner au cours duquel deux ou trois invités se grefferaient peut-être comme il arrivait souvent depuis son séjour.

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    -Où est Justine ? Demanda Célia (la mère) à Eloïse (sa fille).
    - Elle est avec le docteur Freund.
    - Le docteur Freund ? (répéta à haute voix Josée tandis que silencieusement elle se demandait s'il s'agissait de l'éminent et incontournable spécialiste de l'hystérie soi-disant féminine, harceleur des mères indignes et autres épouses frustrées).
    - Oui ... Justine a connu une période délicate ...
    - Délicate ? - Josée avait compris, qu'en ce siècle, une esquisse de question rapportait beaucoup plus d'informations qu'une demande claire et directe).
    - Justine a traversé quelques moments de turbulences ...

    - Comme c'est joliment dit maman ! - et accentuant l'ironie de son regard, Eloïse ajouta: disons que Justine a une vision extrêmement personnelle du monde et de sa population.

    Ce qui expliquait sans doute les réactions - de l'intéressée - que Josée en son for intérieur avait sobrement qualifiées de "bizarres" en certaines circonstances.

    - Elle est très sensible et se sent incomprise ... Le docteur pense qu'elle se fustige de je ne sais quelle culpabilité ... insensé non ? la défendit Célia.
    - Oui, insensé, parvint à approuver Josée qui se représenta sa propre mère aussi aveugle à son sujet.
    - Ceci dit on ne peut pas dire que la société soit toujours bien disposé envers nous, je veux dire, nous, les jeunes filles ... Osa Eloïse sous le regard étonné de sa mère.
    - Et Justine voit combien de fois ce docteur ?
    - On ne peut pas dire que Justine "voit" un docteur.

    Aïe ! Trop direct ! Mauvais réflexe de femme moderne qui avait fait reculer la maman pleine d'inquiétudes.
    Josée se promit donc plus de prudence à l'avenir et complota une mission pour la prochaine visite du célèbre Freund : elle attendrait que tous soient occupés pour épier la séance du docteur et de sa patiente.

    Derrière une porte close quelques jours plus tard, elle identifia quelques bribes :

    " ... parfaitement que nous ne faisons de ce côté, pas ...
    ... Vous ne vroyez pas avoir d'âme ? ...
     ... Il nous manque ...
    ... en rend si sûre ? ...
    ... La mort peut prendre ... formes ...
    ... en assassin des âmes ? ... "

    Ce ne fut que ces quelques mots perdus par les fenêtres qui empêchèrent Josée de fuir avant qu'un des deux battants ne s'ouvre. Justine la regardait sans surprise ni reproches, le docteur encore assis au fond du salon, Josée invisible pour lui.
    Justine prit avec autorité le bras de Josée en la conduisant dans un couloir qui les mena longuement vers une salle dans laquelle du sol au plafond s'alignaient des étagères de livres.

    - Puisque vous semblez vous ennuyer, je vous encourage à consulter ma bibliothèque personnelle.

    Justine lui désigna les grilles qui s'ouvraient sur deux tables et chaises autour desquelles des commodes enfermaient quelques livres plus précieux.

    Entre nausée et vertige, Josée reconnut les lieux de son cauchemar.

  • Vice et Vers Quoi ?

    Se lit à la suite de "Scary Library" - Notes Récentes - Lundi 27 avril 2015

    En lien avec les textes suivants :
    "Ne pas faire le poids" - Notes Récentes - lundi 25 mai 2015
    "Je suis mais n'en pense pas moins" - Archives - Février 2015

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