• La Demande

    Les robes tournoyaient autour des costumes dans un chatoiement de cristaux que les lustres disséminaient sur les soies et les satins lors du bal de Wellington tant convoité par les mères désireuses de soumettre leurs filles à leur première saison.
    Se pliant bien malgré elle à cette règle, Éléonore de Saint-Barthes drapée de mauve et or, arborait un décolleté sur lequel s'interrogeaient encore les douairières de cette soirée : son élégance masquait-elle véritablement la ronde naissance de ses seins ?

    - Ô Éléonore, il est LÀ !
    Julia de Hentley surgie de derrière son éventail, écrasa ses jupes contre les siennes.
    - Il est fascinant ! souffla cette dernière en singeant une pâmoison.
    - Irrésistible vous voulez dire, précisa Lady Olgarth déjà en campagne
    - Ô non Janet vous n'allez pas l'accaparer cette fois ! protesta Julia
    - Renoncez donc à tous vos "Ô" Julia ou vous vous retrouverez affublée de l'un d'eux. Mad'mazelle "Ô", ricana la chipie.

    Éléonore silencieuse depuis le début, allait défendre son amie lorsque l'objet de l'algarade se dirigea sur elles trois. Pour la circonstance Janet Olgarth bomba le corsage d'une inspiration sans oublier d'ourler des cils fiévreux cependant elle fut ignorée en faveur d'Éléonore aussi étonnée que ses compagnes qui lui avaient été jusqu'alors préférées.

    - Mademoiselle de Saint-Barthes, me ferez-vous l'honneur de cette danse ?

    La jeune fille regarda le duc Jeffrey Aswell de Mornworth sans qu'il puisse rien soupçonner de ses envies ni de sa réponse bien qu'elle ne saurait lui infliger l'affront d'un refus en public ; il n'aima pourtant pas le doute qui l'affecta pour la toute première fois de sa vie. Lentement elle lui tendit sa main sur un sourire, main dont il s'empara délicatement pour la conduire sur la piste de danse. Quand elle fut dans ses bras, il ne sentit pas l'émotion qui habituellement faisait frémir ses partenaires.

    - Me tromperai-je ou ne m'appréciez-vous pas beaucoup Mademoiselle de Saint-Barthes ?
    - Vous vous trompez Monsieur.
    N'y avait-il pas quelque malice dans ses yeux ?
    - Pas même l'intégralité de mon titre ni mon simple nom ? Décidément vous ne m'aimez guère.
    Elle haussa jusqu'à lui son délicieux regard qui n'affecta qu'une innocente incompréhension.
    - Vous êtes une jeune fille assez bien élevée pour le dissimuler mais je vous sens fâchée. Aurais-je manqué d'empressement à vous inviter lors de précédentes occasions ? Aurais-je tenu sans en avoir conscience des propos déplaisants à votre égard ?
    - Soyez rassuré my Lord, ma dignité ne se mesure pas aux propos que me tiennent ou pas - ces messieurs.
    L'ébahissement fut vite délogé par une franche hilarité qui attira sur eux l'attention des valseurs alentour.
    - Vous êtes divine ...
    Éléonore identifia de la tendresse dans ses yeux si bien qu'elle s'en méfia aussitôt : cet homme était un prédateur, elle en avait eu l'intuition depuis leur première rencontre.
    - Loin de là Monsieur le Duc, j'apprécie toutefois le compliment...
    - ... À défaut de l'homme ?
    Le rire aérien de sa cavalière fut celui à son tour remarqué par leurs voisins de danse. Rassuré par cette concession d'humeur, il ne cessa de la charmer le long de la réception, attentif à ne pas trop se montrer possessif tout en lui manifestant un intérêt particulier.

    Il montra autant d'assiduité dans les semaines qui suivirent en multipliant les promenades fortuites afin de deviser légèrement puis ce furent quelques rencontres dans les librairies qu'elle fréquentait pour finir sur une série de pique-niques improvisés, l'ensemble sous la supervision d'un chaperon.
    Qui aurait pu résister à ce galant plein de douceur prompt à l'entourer d'une discrète sensualité sans jamais outrepasser le respect ? Il parvenait si bien à cacher sa puissance sous un air de soumission affolante que même Éléonore ne put trouver à redire, surtout durant ces instants où il la caressait d'un œil pour mieux l'éblouir de l'autre. Il finissait sur ce sourire qui lui réchauffait inexorablement le cœur un peu plus à chaque nouvelle visite.

    Ce fut donc consciente de ce qui se jouait qu'elle répondit à l'appel de son père ce matin-là, assis derrière son bureau chic au désordre savamment mis-en-scène dans la bibliothèque de leur manoir.

    - Chère, chère enfant ! venez près de moi.

    Un soupir de son père et l'excitation prit le pas sur l'émotion.

    - Lord Aswell de Mornworth me quitte à l'instant ... Vous semblez le côtoyer avec beaucoup de plaisir n'est-ce pas ?
    - Oui père.
    Il froissa les bourrelets de ses doigts en les serrant les uns contre les autres.
    - Il a demandé votre main, Éléonore ...
    Il sourit béatement.
    - ... Et je la lui ai accordé ! - Le  triomphe succéda à la jovialité qui quotidiennement illuminait ses traits.
    - Il s'agit d'un excellent parti. Ta mère et moi sommes si fiers de toi !
    Il la prit dans ses bras en tapotant son dos avec maladresse, étreinte qui la bouleversa autant que lui.
    - Es-tu heureuse ma fille ?
    De leur fierté ?
    De cet engagement ?
    D'être et d'avoir attiré le plus séduisant des soupirants ?
    Bien incapable de lui répondre honnêtement elle se contenta de maintenir les yeux baissés sur l'ourlet de sa robe, attitude interprétée par son père comme l'expression de la décence et non celle du malaise qui l'avait saisie depuis qu'elle avait compris les intentions du duc.
    N'aimait-elle pas cependant la passion avec laquelle il l'approchait ? Ne soupirait-elle pas à l'idée d'être promise à l'énigme masculine de la société londonienne ?

    D'ici à quelques mois elle deviendrait la quatrième Lady Aswell de Mornworth ...
    Et à bien y réfléchir c'était sans doute dans ce constat que résidait la raison de son trouble.

  • "... Et à la Barbe de ..." -

    - Lord Aswell, un monsieur Beck demande à vous voir.

    À la rigidité de son majordome, le duc Aswell de Mornworth estima l'importance de son visiteur, acceptant de troquer son verre de whisky contre la carte de visite que lui tendit le domestique.
    « Encore cette histoire ... » songea-t-il devant l'entête dont le titre annonçait la fonction de l'homme en expliquant simultanément le motif de sa venue. Il autorisa l'entrée de l'inconnu que James introduisit presque  aussitôt après.
    Archibald Beck, inspecteur de police peu enclin à s'étonner, eut un sursaut aisément contrôlé quand il entra dans le salon : son hôte dont la réputation hantait les salons de Londres, était encore plus saisissant en chair et en os. Grand, bâti à la perfection sur cette mesure, il offrait un visage à la ferme beauté où le regard miroitait d'une ardeur à laquelle nombre de femmes devaient succomber.

    - My Lord, veuillez pardonner cette intrusion intempestive ainsi que tardive mais je n'ai guère eu la possibilité de me présenter auparavant.

    Le duc lui adressa un geste semble-t-il de compréhension teintée d'irrévérence.
    - Vous êtes en charge de l'enquête ?
    - Oui My Lord.
    - À la demande du parquet les lieux ont été laissés en l'état. Voulez-vous vous les inspecter ?
    - Avec votre permission My Lord, certainement.

    Il forçait un peu l'obséquiosité néanmoins Archibald avait bien conscience de traiter avec l'un des sujets les plus puissants du royaume : bien vu en cour et noble de vieille souche, il était admiré par ses pairs, sensibles également à sa fortune qui asseyait toujours la force politique.
    Pendant qu'ils montaient l'escalier élargi impunément vers les étages, Beck étudia Jeffrey de Mornworth à qui il reconnaissait le calme de la dignité, et qui avant la dernière marche lui jeta un sourire d'un ennui indulgent.
    - Mon beau-père a dû se démener pour obtenir du ministère un inspecteur dédié entièrement à cette affaire et qui plus est de votre notoriété ...
    - L'émoi d'un père ...

    Le duc reporta la sagacité de son regard sur Archibald mais ne dit mot tout en le faisant pénétrer la chambre de la défunte dans laquelle au petit matin on avait retrouvé son cadavre, poignardé de sa propre main. Le sang buvait les coussins, le début des draps rejetés sur le côté. Le désordre sur la table de chevet répondait aux vêtements féminins éparpillés sans soin loin de l'ordre que l'on attendait d'une Lady.

    - Nous venions de finir de dîner mon épouse et moi-même, raconta spontanément le mari conscient de soulager le policier qui avait craint de devoir l'interroger ; ce qui aurait pu froisser la fierté du courtisan - Mon épouse expectait une soirée en amoureux hélas (l'ironie était à peine décelable) j'avais prévu une partie de bridge avec quelques intimes que j'avais oublié de lui mentionner ... Elle s'est donc retirée dans sa chambre. Lorsque j'ai voulu l'y rejoindre plus tard la porte de communication était verrouillée. Je n'ai donc pas insisté.
    - Et la porte principale ?
    - Je ne l'utilise que rarement en tant qu'époux.

    Encore un sourire douteux : était-ce de l'ordre de la complicité masculine ou une façon de souligner l'incongruité de sa question ?
    Le décor de la pièce dénotait une sobriété en contradiction avec la jeunesse de Lady Aswell, peu de couleurs et de meubles. Seul l'immensité du lit jurait dans ce désert de murs, lit qu'Archibald contempla assez longuement pour susciter l'amusement du duc.

    - Il s'agit de votre troisième épouse ?
    - En effet - rire discret puis : je vous confirme avant que vous n'en soyez embarrassé, que mes deux précédentes femmes se sont suicidées. Aimeriez-vous voir leur portraits ? il me semble que dans votre métier on se prévalue bon juge de l'âme humaine. Vous saurez peut-être distinguer dans leurs traits peints, moins la raison de leur acte, que leur véritable nature ?

    La question sonna un rien railleuse dans le couloir que désormais ils suivaient. La galerie de portraits offrait une vision tant des générations actuelles que passées pour s'égrener jusqu'aux tableaux des jeunes mariées. Peu traditionnelles les toiles semblaient vouloir refléter le tempérament de chaque jeune femme, les dévoilant aussi blonde que l'une était rousse ou brune, tellement différentes les unes des autres que l'on pouvait se demander ce qui avait attiré le duc en elles. Indice révélateur mais de quoi et sur qui ?

    - Vous savez que l'on me surnomme "Barbe Bleu" ?
    Oui. Il savait.
    - C'est assez juste si l'on ne se fie qu'aux apparences. Mes biens et mes titres, les faveurs dont je jouis, me mettent cependant à l'abri du genre d'accusations qu'aurait dû subir un homme moins bien pourvu ... Par contre je me sens quelque part responsable de leur disparition à toutes ... peut-être seulement en ne sachant pas les rendre entièrement heureuses ...

    Dans son dos, il crut sentir frémir la jubilation dans le ton de son interlocuteur mais en lui faisant face, il ne vit qu'un homme admirer tristement les derniers vestiges de ses unions passées. Avec un regret qui le fit se pencher vers elles.

    - Mon majordome vous raccompagnera monsieur Beck.

    Y voyant son congé l'inspecteur s'inclina et soucieux de respecter le deuil du duc, s'éclipsa.

    Jeffrey Aswell, duc de Mornworth demeura sous le charme des tableaux encore quelques instants.

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    Nul doute qu'il avait fort bien choisi ses compagnes : d'une incomparable perfection, elles alliaient fraîcheur et vulnérabilité pour incarner la gentille petite poupée si prompte à nourrir son ego. Elles étaient devenues chacune à son tour celle qui réclamait intérêt, caresses, amour, les siens - faisant progressivement ainsi de lui leur centre d'intérêt. Ensuite l'esquisse d'un mot, l'amorce d'une expression lasse ou un silence bien plus accusé, faisaient le reste : les pousser à se remettre en cause, à douter d'elles-mêmes, les conduire à l'autodestruction. Sous sa patiente égide, elles devenaient une pâte à modeler si douce qu'il retenait à grand-peine un plaisir proche de l'orgasme.
    Il avait regardé la mort les approcher peu à peu, si immobile, si attentif à leur douleur qu'il avait armé leur main bien plus sûrement que s'il les avait tuées lui-même.
    Ce qui lui fit penser à sa prochaine proie : une rebelle à la sensualité insouciante. Voilà qui promettait des réjouissances ...

    - Y a-t-il quoi que ce soit dont vous ayez besoin pour ce soir My Lord ? quêta James revenu avec sa discrétion d'usage.
    - Pas ce soir James ...
    Prononcé si bas que le majordome crut ne pas l'avoir entendu.