• Pour l’Avoir Prise au Mot Partie I

    - Reprenons depuis le début si vous le voulez bien.

    Sam Mac Deal était connu pour sa courtoisie et malgré la complexité de cette affaire, il y restait fidèle.
    Le rondouillard face à lui essuya les gouttelettes sur son crâne pour ensuite ratatiner le mouchoir entre ses mains.

    - J’entrais dans la banque quand encore dans le SAS d’accès, j’ai vu les hommes masqués avec leurs armes braquées sur des gens à terre.
    - Le SAS n’était pas bloqué ?
    - Pas côté rue, seulement du côté banque.
    - Quelle heure était-il ?
    - Un peu plus de 10h18, car comme je l’ai déjà spécifié, j’ai pu le vérifier sur le parcmètre quand j’ai garé ma voiture.

    Derrière la vitre de la salle d’interrogatoire, les collègues de Sam devaient se lasser de la Nième version de ce gars qui au cours des différentes entrevues, ne variait pas son récit d’un iota. Il était sans doute le client lambda qu’il paraissait : tombé par hasard au milieu d’un braquage.

    Mais bon ! Autant rester prudent !

    - Ensuite ?
    - J’ai vu un des hommes s’emparer d’un gosse.
    -- Un gosse âgé de ?
    - Je le répète - ( le ton se faisait agacé ) - entre 4 et 5 ans cependant je n’en suis pas certain. Ils sont tellement grands maintenant ! Le type a pointé un pistolet sur la tempe du gosse et la mère, enfin je le suppose, s’est avancée.
    - Une jeune femme ?
    - Assez oui ; charmante …

    Ça, tous les hommes présents sur la scène l’avaient mentionné, même les policiers !
    L’adjectif « charmant » pour qualifier une femme était assez rare dans la bouche d’un homme, d’autant plus dans celle de plusieurs surtout avec un tel contexte, pour attiser l’intérêt de l’inspecteur.
    Ce devait être donc vrai !
    Sam, quant à lui, n’avait pas encore convoqué la mère - il attendait.
    Il ne savait pas quoi.
    Son instinct le lui dirait plus tard.
    Comme le témoin en souriait encore, Sam le recentra :

    - Qu’a-t-elle fait ?
    - Ce qui m’a étonné c’est qu’elle n’a montré aucun signe de panique, du moins en façade … alors que son gamin commençait à pleurer. Elle est restée immobile, bien en face du mec et elle lui a dit quelque chose. Apparemment ça ne lui a pas plu car il a resserré son emprise sur le cou du gamin. C’est là qu’un de ses sbires lui tiré dessus.

    Le grassouillet déglutit.
    - Après ça a été un carnage. Ils se sont presque entretués.

    Ouais.
    La déclaration était commune à tous les spectateurs …
    Voilà ce qui rendait cette affaire si bizarre !

    Chacun avait parlé du massacre comme d’une élimination finalement méthodique : un des bandits - le plus près du comptoir des guichets - avait tiré sur celui qui tenait l’enfant puis un acolyte (pour venger son camarade ?) avait à son tour éliminer le tireur ; ainsi de suite jusqu’à ce qu’il n’y en est plus qu’un.
    Le dernier s’était tiré une balle dans la tête.

    C’était le « presque entretués ».

    Dès le début les clients sur place avaient reçu l’ordre de demeurer allongés visage contre le sol néanmoins la menace sur l’enfant avait fait relever la tête à certains puis pendant la fusillade, les derniers fouettés par le bruit et le désordre, avaient rampé le plus loin possible du danger.
    La plupart avaient suivi l’action à divers moments, avec divergence du point de vue d’où la variation des témoignages excepté sur l’initiative de la mère jugée d’un sang-froid plein de dignité.
    Et c’était ce qui le troublait.
    Qu’il y ait une perception si juste de son intervention alors que la panique aurait dû brouiller les facultés des spectateurs.

    Dans le déroulement des événements, la maman posait problème.

  • Y Pleut Y Pleut Docus


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  • L’histoire avec une GRANDE Tache

    Apocalyptique !
    Voilà LE mot qui qualifierait la demoiselle - terme qu’elle se résignait à utiliser malgré  la tenue tant vestimentaire que gestuelle.

    Demoiselle qui sur le podium au-dessus d’elle s’agitait, entre autruche et serpent.

    Mais était-elle à même d’évaluer la situation ?

    Parce qu’apparemment la jeune femme un peu plus âgée, couverte de noir du cou aux pieds - attributs à n’en pas douter de la gouvernante et qui attendait la demoiselle à la table à côté - n’en semblait pas contrariée ; bien que notre héroïne ne distinguât pas grand-chose dans la pénombre de cette salle minuscule et surchauffée.
    
Face aux parquets sertis de lustres et de fenêtres qui réfléchissaient la clarté à laquelle elle était habituée, les lieux évoquaient des catacombes contrairement à l’assurance que cet endroit « branché » (elle en doutait fortement vu le peu de luminosité) constituait le « must » du « too much ».


    - Ne me dis pas que tu fais encore tapisserie ?

    Mathilde s’installait à côté d’elle, essoufflée, regoûtant le contenu de sa boisson là où elle l’avait laissé.

    - Et bien non, je n'ai pas le matériel nécessaire …

    Sa compagne soupira.

    Ce qui annonçait une longue et douloureuse explication durant laquelle elle soulignerait  l’incapacité de son aïeule à assimiler les rites du XXIème siècle.

    - Quand on participe à un « show » aussi indécent, on s’abstient de faire des remarques, la devança Athénaïs

    Surtout que cette Mathilde n’aurait pas dû sortir dans le monde alors que son aînée n’était pas, de surcroît, promise ! Elle n’était que la cadette : ses parents auraient dû lui interdire cette soirée !

    - Et quand on veut remettre quelqu’un à sa place, on utilise les bons mots. C’est « slow » qui désigne cette danse, pas « show ».
    - Pourtant en étudiant votre comportement, je serais plutôt portée à croire qu’il s’agit de synonymes.

    Mathilde leva deux pouces, ce qu’ Athénaïs avait fini par traduire comme l’expression d’une reconnaissance.

    Elle renouait judicieusement avec l’amabilité quand le jeune homme, le seul depuis le début de l’après-souper à avoir quémandé une danse, l’approcha à nouveau.

    Il l’invitait Pour …

    la troisième fois !

    Gage d’admiration qu’elle se permettrait de qualifier d’intérêt d’ici quelques pas, ne tardant pas à se transformer en promesse de fiançailles s’il continuait à lui sourire de toutes ses dents … de sagesse.
    Elle se laissa emporter entre ses bras, enfin dire qu’il l’emportait serait plus pertinent - mais au diable l’exactitude quand un homme vous serrait d’aussi près Pour …

    la troisième fois !

    - Tu viens souvent ici ?

    Mon Dieu ! On y était ! Il lui faisait la conversation !
    
Elle amorça un hochement de tête, preuve de son attention et de son respect envers la gente masculine.

    - Tu aimes l’endroit ?

    Elle battit des cils en esquissant une moue des plus délicates.

    - T’es venue avec quelqu’un ?
    - Certainement. Une demoiselle de ma qualité ne peut se déplacer seule !

    Un frémissement et il parut soudainement changer d’attitude.
    Il éloigna subrepticement son corps du sien, ne dit plus un mot jusqu’à la fin de la danse pour disparaître sans avoir l’obligeance de la raccompagner à sa place.

    Un rien de goujaterie !

    Devait-elle renoncer de ce fait ?
    Non.
    Si elle avait dû se faire décourager par tous les malappris qu’elle avait coudoyés, elle n’aurait plus jamais sorti une robe de bal de son placard !
    Avisant cet affreux cabinet de toilettes dont n’aurait même pas voulu Marie-Antoinette tout prête qu’elle était à se faire guillotiner, elle s’y rendit pour le sacrifice inhérent à cette situation de crise : couper une mèche de sa chevelure
    qu’elle osa cacher dans la poche de son jean un peu trop serré (pire qu’un corset soit dit en passant).

    : L'OFFRANDE !

    Maintenant que les jeunes gens avaient la possibilité de se courtiser sans plus de règles strictes auxquelles se soumettre, pourquoi ne pas panacher les vieilles astuces si chères à ses contemporaines et son audace futuriste ?
    Revenant dans la salle, Athénaïs repéra son objectif : il murmurait quelques mots à ses compagnons en la lorgnant de là où il était.

    Sûrement un présage qui allait dans son sens !
    Quelle serait la tactique la plus productive ?
    Celle du brin de cheveux ?
    OU plus subtilement, celle de l’éventail ?
    Elle opta pour le second, repassant par le vestiaire pour le récupérer. Elle s’arrangea pour demeurer dans le champ de vision du garçon en question puis ouvrit l’éventail dont elle toucha la partie haute¹.

    Lui bouche-bée subissait les rires de son groupe d’amis.
    Il se déplaça alors sur la gauche et s’adressa à une femme tout en fixant Athénaïs, qui ouvrit et ferma plusieurs fois l’éventail².

    - Athénaïs, je t’ai déjà dit que personne ici ne comprend ton langage de l’éventail … marmonna Mathilde qu’elle avait complètement oubliée.

    Quelle calamité !

    C’était si délicieux d’utiliser un tel langage …
    Souvenir qui la fit trop largement sourire vers son cavalier qui le prit pour lui. Il leva les yeux au ciel, prit par la taille son interlocutrice et d’un air de défi, presque d’insulte à l’égard d’Athénaïs, posa les mains sur les fesses de l’autre en l’attirant contre lui.

    Ensuite la fille entre ses bras s’éventa de ses doigts en une imitation ridicule et articula silencieusement :
    « Cassos … ³» toujours vers elle.

    Athénaïs, qui aurait dû profiter de l’esprit et du tempérament de son éponyme*, regretta que sa mère (pourtant anglaise donc par tradition hostile à tout ce qui était français sans rien vraiment connaître des caractéristiques françaises) l’ait affublée d’une telle ascendance.
    Car pour l’heure aucune répartie spirituelle ne tentait une sortie de ses lèvres tendues par l’effort de réprimer un cri de guerre :
    contre Mathilde qui ne cessait de souligner ses manquements
    contre ce garçon si versatile
    contre cette fille dont la vulgarité aurait été fustigée deux siècles plus tôt
    contre Elle-même, la par-fai-te jeune fille de SON temps.

    SON temps - dont elle avait été éjectée, littéralement, grâce à une nouvelle fantaisie de sa mère : visiter les vieux sites- dont Stonehage avec ces soi-disantes fausses portes qui s’étaient révélées plus vraies que nature puisqu’elles l’avaient expédiée à cette époque de MALHEUR !


    Constat qui lui fit prendre LA décision.

    Elle remplit son verre à ras-bord, rejoignit la piste où le couple stagnait sur une note de musique maintenue par la force d’un baffle et stoppant juste entre eux, jeta le contenu sur les deux à la fois.
    Une auréole gagna bientôt toute la chemise du garçon pour contaminer la robe de la fille.

    Un langage qu’ils devraient comprendre !

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    ¹Langage de l’éventail : toucher la partie haute de son éventail veut dire : « je souhaiterai parler avec toi. »

    ² Ouvrir et fermer l’éventail plusieurs fois signifie : « tu es cruel »

    ³cassos = cas social. Utilisé dans les mêmes circonstances que boloss. A quand même vieilli car plutôt d’usage en 2015-2016.

    *Françoise Athénaïs de Rochechouart de Mortemart (1640-1707), marquise de Montespan, favorite officielle du roi Louis XIV de 1674 jusqu’à environ 1691, fut l’égérie du luxe et des arts. Cette femme à la beauté éblouissante et redoutée des courtisans, grâce au célèbre « esprit Mortemart » qui caractérise sa famille, jouira d’une grande influence sur la vie de la Cour.