Histoires de Lundi - Page 2

  • C’est Grav’E.T.* (*Entièrement Tissé)

    Une fois de plus en retirant le linge de la machine à laver, Archimède évalua scrupuleusement le degré de leur blancheur.

    Et une fois encore il constata l’étendue de la décoloration.

    Par quelle prouesse technique - (le mot « magie » en l’occurence était inadéquat) - le blanc comme vraiment BLANC, virait-il au gris ?
    À cause de la lessive ?
    Parce que l’engin servait à la moitié du campus ?

    Et plus il fourrait vêtements, mouchoirs et draps humides dans la séchante, plus les questions amplifiaient jusqu’à ce qu’un détail sur une serviette l’arrête.
    Il la défroissa pour retrouver le fil qui légèrement tiré fronçait les plis en apparence au hasard.
    Il jura.
    Cette satanée mécanique non contente de déteindre, s’attaquait maintenant au textile !
    Il allait se plaindre.

    Pour ça oui !
    Le conc … Responsable de la Maintenance allait l’entendre !

    Rentré chez lui, il tria le linge avec application pour en écarter l’essuie-mains incriminé. Il le défripa pour faire ressortir le défaut qui plissait le tissu qui à y regarder de plus près, par ses fils resserrés, formait un motif régulier pas loin de l’écriture,

    voire carrément d’un Mé-SSAGE.
    
Archimède cligna deux fois des yeux (ça pouvait aider !), se pencha pour déchiffrer et sans aucun doute possible fut en mesure de lire :

    Grav'-1.jpg

    Il en laissa tomber l’étoffe.

    L’indice devenait pièce à conviction, qu’il ne pouvait laisser entre les mains du conc… Responsable de la Maintenance.
    Il gèrerait cela plus tard.
    Car aujourd’hui, maintenant, un témoignage de taille dont les conclusions rigoureuses révèleraient sûrement d’autres graffitis, devait être étudié avec profondeur voire assiduité.

    C’est ainsi que les semaines passant - qui mirent au panier ses récriminations de buanderie - il se retrouva avec une pile de linges greffés de divers épithètes ou apostrophes qui constituaient une suite logique :

    Grav'-2.jpg

    Grav'-3.jpg

    Et même un poème étrange qui évoquait un tambour tournant des rimes maladroites avec un effet sur les grumeaux de lessive …
    DonK
    Quelqu’un devait être coincé dans la machine.
    Déduction inquiétante mais non moins factuelle à laquelle notre déterminé Archimède était parvenu …
                    … au bout d’un mois.

    Mais comment aider quelqu’un que l’on ne voyait pas ?


    Il devait à son tour tisser des messages dans ses affaires !

    De chemise en fourre de duvet, il réussit à réunir les informations suivantes :
    1) Son correspondant venait du 32ème siècle 
    
2) Il était passionné de téléportation

    3) Il était en train de construire un modèle grandeur nature qui faisait fureur à son époque quand sans réaliser une erreur de câblage il s’était propulsé et au lieu de se retrouver dans le Musée Sphérique des Oeuvres du 32ème siècle, il avait atterri dans la Machine à Laver du Secteur Architecture de la Haute Ecole de X. du 21ème siècle - à l’état de microbe.

    Il se nommait Marcellus


    Archimède lui fit difficilement comprendre qu’il n’avait ni l’aptitude, ni la technologie pour le sortir de là. S’ensuivit une harangue plutôt violente vu l’état de ses torchons.
    Archimède se défendit par un silence de bon aloi.
    Son linge de plus en plus déchiré, il se mit à envisager une solution expéditive : repartir du problème de départ (la machine à décolorer) et faire signer une pétition aux étudiants du quartier pour faire déboulonner la machine à laver, qui serait ainsi recyclée enterrant irrémédiablement le voyageur microscopique.

    Archimède, sans le savoir, s’était ainsi vu offrir par le destin une revanche "homonymique" sur le passé. *




    *Selon Plutarque, lors de l’invasion de Syracuse par les romains, île où habitait le véritable Archimède en l’an -212,
      ce dernier alors concentré sur un diagramme, aurait refusé d’obéir à un soldat qui l’aurait trucidé.

      Marcellus, le général de l’armée romaine et admirateur du savant, aurait fait graver une sphère et son cylindre
      circonscrit sur la tombe du savant.



  • Non Quo Sed Quo Modo

    « Bravo mon ami » - est ma première pensée lorsque je rencontre à nouveau l’équipe (de ma victime) en train de s’agiter dans la salle où ils ont été accueillis la première fois.
    Sur toutes les lèvres se lit : Loïs a disparu !
    Je dois me décoincer de cette situation.
 Je suis le dernier à l’avoir vue.
    Et probablement un ou deux témoins pour l’attester.

    Chacun s’interroge sur le dequoi-pourquoi-comment? auquel personne n’est capable de répondre …
    … à part MOI.
    
Malgré cela je joue l’ébahissement - (Nous nous sommes quittés assez tôt : elle a voulu prendre un taxi …) - Je feins l’incompréhension - (Le quartier était pourtant sûr !) etc …, adaptant mon rôle aux divers interlocuteurs qui se laissent aisément convaincre (aucun sms ou aucune trace d’échanges verbaux entre elle et moi) pour réorienter vers le sujet du jour : la signature des accords entre les deux firmes.

    La réunion finit bien.

    Comme je range mes affaires, je sens un regard sur moi et le saisit aussitôt (réflexe de prédateur) : il s’agit de la petite ingénue ; alors que je m’attendais à ce qu’elle s’esquive ou rougisse, la voilà qui se dirige droit sur moi.

    - N’êtes-vous pas resté avec Loïs hier soir ?

    La voix est douce, posée mais réclame sa réponse.

    - Oui. (J’ai appris à fournir le minimum d’informations dans les cas litigieux)
    - A quelle heure l’avez-vous quittée ?
    - Après le restaurant. Comme je l’ai déjà dit.
    - Aussi tôt ?

    Je n’aime pas beaucoup l’intonation qui relève sa fin de question.

    - Pourquoi, il y a un règlement ?

    Elle sourit et ce sourire, à ma grande surprise, n’est pas du tout rassurant.

    - Pour les gens de votre espèce, je suppose que non.

    A-t-elle oui ou non insisté sur le mot « espèce » ?
    Non je ne vais pas recommencer.
    Une mort suffit.

    - Cela fait de moi un suspect Madame L’Inspectrice-des-rendez-vous-inachevés ?

    Elle s’accorde un temps de respiration.
    - … Plutôt un carnivore féliforme.

    Je reste planté là, serviette ouverte, bras tombés (non je n’ai pas la bouche en O) à la regarder s’éloigner, trop contente d’elle.

    ———————————


    Je tourne comme une panthère en proie à la saison des amours.
    Le printemps me défie du dehors.

    Encore quinze jours à attendre avant de pouvoir retrouver un rythme d’humain lambda.

    Bien que j’ai reçu nombre d’appels notamment de Jonathan et de Ben, j'ai préféré jusqu'à maintenant rester enfermé afin d’éviter d’autres « incidents ».
    Aurais-je peur … de moi-même ?
    Trop agité pour me distraire avec film, jeu vidéo ou recherches sur internet, je finis par aller au pub qui fait l’angle de la rue en bas. Je m’installe au bar et regarde les clients en pirouettant avec un verre de bière en main. Je salue certains habitués mais prend garde à ne pas attirer l’attention du genre féminin.
    Finis les ennuis !

    Et là, je vois entrer la petite ingénue en jean et polo qui ma foi la révèlent assez sexy.
    Qu’ai-je pu faire dans une vie antérieure pour qu’elle ait rendez-vous avec quelqu’un exactement ICI ?
    Elle ne paraît pas me repérer et je m’oublie à admirer sa chevelure qui lâchée dans son dos semble foisonner en boucles et spirales. Lorsqu’elle se lève pour aller aux toilettes, elle me remarque, enfin. Elle hésite. Me regarde à deux fois avant d’amorcer un hochement de tête.
    Mais pas de sourire.
    Dommage.
    Je garde un bon souvenir de celui qu’elle m’a adressé dans la Salle Norin Chai.
    Elle revient des toilettes et sans me le laisser deviner, me rejoins au dernier moment en ignorant ses copines de beuverie.

    Et le pire c’est qu’elle attend que je parle le premier : elle s’est plantée devant moi, bras croisés, les yeux impassibles. Du coup je me sens obligé de dire quelque chose …

    - Vous venez pour la première fois ? 


    de stupide !


    - Oui. Et vous, je parie que vous êtes un habitué.
    - J’ai un rire penaud qui cette fois la fait largement sourire.
    - Il n’y a que Loïs pour avoir succombé à une drague de cet acabit !
    - Elle n’a peut-être pas succombé.
    - Je sens son odeur sur vous.

    Je reste muet ; comment interpréter une telle affirmation ?

    Je me reprends :

    - Même si c’est vrai, elle a dû s’estomper depuis longtemps.
    - Pas pour moi. J’ai l’odorat fort développé.
    - Quel est mon parfum ?
    - Gentlemen Only, Parisian Break Limited edition fragrance  – Givenchy

    Je dissimule ma surprise.

    - Plus dur : qu’ai-je mangé à midi ?
    - ARTICHAUT CALICO en gâteau fondant au foie gras de canard et truffe noire, bouillon oignons doux des Cévennes
HOMARD DE BRETAGNE confit au beurre de corail, gnocchi de pommes de terre crème de homard au poivre Voatsiperifery
ANANAS VICTORIA naturel parfumé au citron vert chantilly caramel et vanille, raviole exotique.

    J’éclate de rire. Je me suis effectivement fait livrer ces mets.
    Elle n’a pas pu m’espionner, si ?

    Je la sens toutefois d’humeur taquine. J’en profite :

    - Qui ai-je vu aujourd’hui ?
    - Personne. Mais vous avez lu un magazine sûrement dans la journée, je sens l’effluve du papier. Vous avez bu un café au petit déjeuner, l’arôme en laisse encore une traînée dans votre haleine et vous avez dû passer des vêtements à peine revenus de la teinturerie dont les relents les imprègnent encore.
    - Chapeau bas ! (Comment aurait-elle pu me voir chez moi ?)
    - Qu’ai-je gagné ?
    - Une visite de mon appartement ?
    - Subtil !
    - Vous devriez être habituée maintenant.

    Elle demeure silencieuse.

    - Vous n’avez même pas les yeux verts, dis-je sans réfléchir
    - C’est une question de conversion.
    - De conversion ?
    - Transformation, métamorphisme, transmutation etc …

    Cette fois elle l’aura bien cherché !
    Je me lève, abandonne mon verre et lui tend la main.

    - Vous rentrez avec moi ?
     - À pied ou à pattes ?
    Je suis tellement sidéré que je la vois à peine faire un geste à ses copines pour leur signifier son départ. Nous sommes dans le boulevard. J’ai gardé sa main dans la mienne.

    - T’es un peu bouché, hun ?

    Surtout rester prudent ! Attendre la VRAIE preuve !

    - On a qu’à aller dans l’impasse près de chez toi comme l’autre soir … rit-elle encore

    Je la suis, presque sonné par l’espoir qui se lève en moi.
    Elle retrouve l’impasse où j’ai cru sentir ma femelle. Elle s’enfonce dans l’ombre des murs et je marche dans ses traces.
    Mon coeur bat si vite !

    Cela fait tellement longtemps que cela ne lui est pas arrivé qu’il peine à reprendre son tempo.
    Elle se retourne face à moi et se met à quatre pattes et là dans les premiers vestiges du soir, elle se recouvre de fourrure, arbore bientôt la musculature puissante du félin noir et braque sur moi son regard phosphorescent. Elle ouvre sa gueule pour moduler un feulement discret.

    Je m'aperçois soudain que mes yeux sont à hauteur des siens : je me suis aussi transformé.

    Nous nous rapprochons, nous nous reniflons, elle me mord subrepticement le cou tandis que je réponds en prenant gentiment sa gorge entre mes dents.

    Dieu que c’est bon !

    Nous partons ensemble dans la nuit durant laquelle nous nous accouplerons et ...
    Plus si affinités