Histoires de Lundi - Page 3

  • Exempli Gratia

    Je me réveille sans jungle en panoramique au-dessus de moi mais sous une chevelure répandue sur la figure effaçant les couleurs de mon environnement.
    Je tourne légèrement le visage et cherche sa propriétaire … En vain !
    Les mèches tombent sur la couette et à terre quand je m’assois dans le lit.
    Le matin cerne la chambre en ayant chassé les souvenirs de la veille qui cependant, au fur et à mesure vont réinvestir mes pensées.
    Qu’ai-je fait ?
    Certes la nuit n’a pas été celle que j’espérais - me fallait-il pour autant agir aussi férocement ?

    Affronte la vérité mon gars : tu n’as pas pu te contrôler !
    Je dois de toute façon éliminer toute trace de sa venue.
    Loïs
    Elle s’appelait Loïs.
    Quand je l’ai appris, je n’ai pu m’empêcher de regretter la promesse d’un restaurant et « plus si affinités ». Comme un gamin qui se bute sur des a priori, je m’étais demandé si elle ressemblait tant soit peu à l’héroïne de la BD  - héroïne que je trouve un brin autoritaire et bornée, ce qui est tout de même un comble pour un personnage de Superman !

    - Alors, heureux ?

    C’est ce qu’elle m’a demandé dans la nuit - AVANT.
    « Je rêve » ai-je pensé - AVANT.
    Avant ce  moment, terrible, où la réalité a rattrapé mon erreur.

    - C’est la meilleure nuit que j’ai jamais passée … a-t-elle gazouillé

    Je n’ai pas pu répondre ce que j’avais en tête, car malgré la rumeur je ne suis pas un goujat. Alors j’ai contourné le sujet.

    - Tant mieux !

    Son sourire a cillé ; j’ai donc craint une question mais elle s’est contenté de ma réplique laconique.
    Elle s’est étirée avant de se grandir entre les draps, bras vers le haut et pieds prisonniers du duvet rabattu.

    - Et quand je suis satisfaite, je montre ma vraie nature … a-t-elle sifflé

    Je suis en état d’alerte maximum.
    Je vais enfin obtenir la preuve
    la voir.
    Ses yeux en surbrillance dans l’obscurité se font joueurs et c’est là que les premiers spasmes gondolent son corps, le moulant, le modifiant, le changeant en autre chose …
    Sa peau se fend d’écailles vertes et fauves dont le motif se précise peu à peu sur fond de lignes souples : des ovales qui grossissent le long de son anatomie qu’une queue progressivement allonge tandis que sa gueule sort sa langue sinueuse. Les yeux ont la même couleur mais ils ont légèrement rétréci.

    Un PY-THON ? Vraiment ?
    Brusquement ma faim s’est réveillée (ne s’agit-il pas là de mon repas favori ?) - emportant avec elle la déception qui m’a brûlé quelques secondes.
    Je sens sa peur AVANT le mouvement qu’elle amorce pour tenter de m’échapper.
    Elle a cru (L’en-fant!) que je serai son martyr.
    Il est trop tard, petit serpent !

    Je me suis jeté sur elle et l’ai dévorée.


    Ne suis-je pas une panthère noire ?

     

     

     

     

    Suite et Fin le Lundi 15 Mai

  • Non Solum Sed Etiam

    La réunion commence mal.

    9 heures - Salle Norin Chai

    Mon équipe fin prête et sur le qui-vive voit entrer une dizaine de personnes regroupant des financiers, des « marketing » et des chercheurs.
    Nos clients sont en retard apparemment à cause de la fille mal fagotée qui pue le génie à plein nez et qui de ce fait ne peut comprendre les enjeux réels de ce sommet entre les différents partenaires de la firme.
    D’ailleurs elle regarde les autres comme si elle se demandait quelle langue « Ils » vont parler.
    Ça y est, c’est décidé.
    Elle m’énerve.

    C’est là qu’elle braque sur moi une paire de yeux verts comme je n’en ai jamais vu : hypnotiques par la lumière qu’ils recèlent …

    … jamais vu … À part les miens ?

    Elle ne cesse de se trémousser sur sa chaise depuis que l’un des intervenants a mentionné un des ingrédients qui composent le dernier produit du Département Innovation. Ce ne doit pas être le bon. Il se fait reprendre par sa voix grave, un peu trop pour une femme mais qui ne fait que souligner son regard. Alors qu’elle prend la parole pour de bon, je m’attends à un jargon pseudo-scientifique émaillé de gestes abrupts néanmoins chaque phrase est limpide, la démonstration efficace, le tout en quelques mots.
    Je suis étonné.

    Notre silence à tous, aux résonances de félicitation, succède à sa plaidoirie ; apparemment il n’en résultera aucune fanfaronnade de sa part.

    Elle m’agace encore plus …
    … Me subjugue d’autant …
    Là ses prunelles me retrouvent et l’un comme l’autre ne pouvons nous empêcher de nous sourire.

    A la fin du meeting nous prenons une collation et malgré mon aversion ambiguë, je rejoins la savante entourée de ses sbires dont une petite ingénue qui me scrute comme si elle n’avait jamais vu d’homme.
    Ce qui n’est pas le cas de « ma cible » (Tiens donc ; déjà !). Deux autres gamins louvoient sur elle, séduits par son ascendant lorsqu’elle se met à expliquer les enjeux de notre association : l’entreprise à laquelle j’appartiens va promouvoir les créations de la société pour laquelle elle travaille.
    Moi aussi je l’avoue je me laisse gagner par l’enthousiasme qui porte ses paroles et qui nous amèneront progressivement à nous isoler, puisant dans l’humour les ingrédients nécessaires au rapprochement.
    Ensuite ce sont les habituels recours au charme en ignorant complètement notre entourage.
    Nous nous plaisons.
    Nous réagissons aux mêmes stimuli, nous envisageons la vie avec le même recul et la même faim.

    Du coup je l’invite à dîner.
    Bien sûr elle accepte.

    Est-ce Elle ?
    Mon double, plutôt ma moitié ? Celle qui partagera mes transformations et mes penchants bestiaux ?

    Je vais devoir m’en assurer.

     

     

     

     

    À Suivre le Lundi 15 Mai

  • Quousque Tandem

    Dans la ville éteinte, elle ondule sur le bitume comme si son seul pas le rendait liquide. Elle tend une main qui demeure floue, si proche du rêveur qu’il peut s’en emparer,  pourtant sans l’avoir saisie il laissera retomber la sienne.
    Son visage va enfin lui être révélé car la silhouette le frôle … Hélas à nouveau le feulement le surprend et c’est le félin - consacré par sa solitude - qui maintenant lui fait face.


    J’ouvre les yeux.

    La jungle en ciel de lit m’accueille.
    Quiconque verrait ce décor me prendrait pour un original surtout dans cet appartement du XVIème arrondissement de Paris, moulu dans la vieille pierre et la dorure.
    La voûte a cependant son histoire et ses motifs, si j’ose un si mauvais jeu de mots.

    Réellement, je le suis, original - seulement pas pour cette raison.

    Original, (f.originale, pl. originaux) - Adj.

    Qui émane directement de son auteur ou de sa source, qui n'est pas une copie, une reproduction, une traduction, (malheureusement …) ; qui est authentique (effectivement)

    Qui se distingue du commun, qui sort de l’ordinaire  - (la définition la plus juste !)
    Qui ne paraît s’inspirer de rien d’antérieur (ce qui reste à prouver)
    Qui est unique en son genre (ce que j’espère mes rêves pourront démentir)

    Puis-je être répertorié dans un dictionnaire ?
    A cette condition je trouverais sans doute d’autres rubriques, des exemples, n’importe quoi qui me permettrait de me trouver au moins UN semblable ou UNE - dont ce genre assurerait la reproduction de mon espèce.
    Je suis coincé entre le Chordé vertébré et l'Homo sapiens : destin qui quelque part me frustre - dont j’ignore la raison et les aboutissements.
    S’agit-il d’une condamnation ou d’une grâce ?

    Ma transformation ne se cantonne à aucun mois, ni jour, ni nuit ; à tout moment je suis apte à devenir cet animal soumis à la puissance, conditionné par la défiance. Il semblerait que la simple volonté me donne accès à cette seconde nature.
    Et bien que cela soit !
    Aujourd’hui, au détour d’une rue déserte, je trotterai à quatre pattes dans un environnement que j’aurais usuellement arpenter à deux.

    Alors que je déambule dans les impasses obscures entre des poubelles qui semblent vomir leur dû, je repère une ombre aussi déliée et souple que la mienne.
    Seigneur !
    Ma vue de mammifère placentaire plus axée sur le mouvement que les détails, sait son alter ego à proximité. Je renifle, je gronde sans forcer : est-ce l’écho de mon ronronnement ou la réponse à mon appel, que j’entends ?
    J’attends.
    Encore.
    Et encore …
    Rien ne vient.
    Je retourne à mon enveloppe humaine qui marche alors sur fond de déception le disputant au chagrin.

     

     

     

     

    À Suivre le Lundi 8 Mai