Histoires de Lundi - Page 3

  • Porceline et la Théière Magique

    Sur l’étage les vitrines s’empiffraient des lumières que ce jour d’automne assez pingre épargnait sur les salles alentour.

    Porceline de sa main droite, chiffon dardé, essuya une trace pour aussitôt défier de son plumeau quelques poussières qui eurent le culot de voleter en tout sens là où le silence et l’ordre intimaient de bien se tenir.

    Le Château, musée des céramiques et de la région, exhibait services de table et vaisselle du XVIIIème aux regards soit concupiscents soit ignorants des visiteurs que l’époque attirait difficilement.

    - Pshoufff !! …

    Porceline dodelina.

    - Pshoufff !! …

    Cette fois Porceline identifia la source du bruit.

    Il provenait d’une théière droite à peine agrémentée de guirlandes avec un décor de manufacture sur le ventre et dont le bec bien que relevé avec élégance, se fronçait.

    La jeune femme la reluqua avec méfiance.

    - Est-ce que tu pourrais épouss’ter de façon plus efficace ? L’apostropha la pièce, ce qui fit sursauter Porceline déjà fort ébranlée.

    - J’ai des grains microscopiques qui passent par mon verseur !

    Face au silence de son interlocutrice, la théière mima un débordement comme si un thé imaginaire lui avait brûlé le ventre ou forcé le passage de son bec.

    - Une vraie futée ! (C’est bien ma chance …). Donc j’EX-pliQU’ : vu que le haut de la vitrine est décollée et que personne n’est foutu de le réparer, je me reçois tous tes miasmes et rejets !
    - Ce ne sont pas les miens !

    La théière haussa l’anse.

    - Le résultat est le même.

    Par quel prodige cette vaisselle avait hérité du don de la parole ?
    
Comme si elle l’avait entendue, cette dernière remarqua avec le même mordant :

    - Ah ! je vois. Encore des idées préconçues. Une théière est faite pour infuser, tenir au chaud, servir et blablabla …
    - Loin de moi de tels préjugés ! se récria Porceline

    La théière se pencha juste assez pour ne pas renverser et grossit son décor de colère retenue.

    - Je suis certaine que tu t’imagines que je peux exaucer tes vœux telle une vielle lampe à huile surgie du dernier étage du musée appartenant aux vestiges romains de la ville !
    - Euh … Non-on.
    - T’as raison. Car il en est pas question … A moins … à moins que tu me sortes de là.
    Une théière pouvait-elle avoir l’air goguenard ?
    Apparemment oui.
    - Pardon ?

    La théière revint à sa tenue longiligne.

    - Ecoute moi bien face de terre pas cuite, si tu m’extirpes de cet art de la table de cauchemar, moi je te sortirai de la situation dans laquelle tu te trouves.
    - Mais tout va très bien pour moi.
    - Vraiment ?

    Porceline hésita. Aussitôt la théière en profita :
    - Versant-Versant ! Tu me retires de la vitrine et je te permets de gagner au loto, vu que tu y joues avec tes copines tous les mercredis !

    Comment savait-elle qu’elle jouait avec ses copines tous les mercredis ?

    - Je sais tout ! affirma l’objet d’un air docte

    Cependant Porceline n’avait aucun moyen d’ouvrir la vitrine, aussi tenta-t-elle l’extrême.

    - Soit. Tu m’exauces et je te rends ta liberté.
    - Tu me prends vraiment pour une caf’tière ! … Je vais plutôt faire appel à quelqu’un de qualifié pour négocier : le conservateur par exemple.

    Aïe ! Voilà qui compliquait le deal !

    Porceline n’ayant aucun moyen de sortir la théière et ne voulant pas qu’une autre personne, (déjà bien dotée) profite de l’occasion, heurta volontairement plusieurs fois l’étagère qui trembla puis oscilla jusqu’à faire glisser la théière - au demeurant fragile - contre la vitre qui la brisa.

    Contente d’elle, elle ne réalisa que plus tard qu’elle serait certainement renvoyée pour avoir provoqué tous ces dégâts.


    MORALITÉ : Qui prête oreille à l’imaginaire, ne rend que plus sourde la réalité.

  • Comment se montrer Clément ?

    - Virginie ?

    Elle leva les yeux vers la voix masculine ; devant elle se tenait un souvenir ...

    - Virginie , quelle heureuse surprise ! rythma le timbre chaud

    Malgré elle l'étonnement prit le pas sur la rancœur.

    - T'es-tu installée dans la région ?

    - Pour boire un café ?

    Et il se mit à rire tel le bon vieux temps qui raillait ses souvenirs : l'adolescence et sa tendance au sarcasme qui camouflait si maladroitement l'attirance qu'elle avait toujours éprouvée pour Lui. Sans douter d'ailleurs de sa légitimité il s'installa à sa table la frôlant avec une familiarité qui n'avait jamais caractérisé leur relation au lycée.

    - C'est drôle car ... Je crois que c'était le mois dernier ... J'ai rencontré Patricia dans une galerie de la Place des Vosges.

    Alors qu'elle retenait l'apostrophe qui aurait pu cingler l'espace autour d'eux tel une bise d'hiver, il la scruta avec un léger sourire.

    - Muuh ... Avant j'aurais eu droit à une vanne bien sentie. On dirait que tu as mûri.
    - A peine ... C'est toujours le cas pour les melons d'eau !
    - A vrai dire je n'en ai jamais goûté ... et ... - il marqua un silence fort intentionnel - ... Je le regrette bien.

    Cette foi c'est elle qui le fixa avec détermination.

    - Donc te voilà prêt à palper un fruit qui ne mûrit pas après cueillette au bout de ... Quoi donc ? ... Quinze ans ?

    Son rire la fit encore frissonner.

    - Tu es divine Virginie. Comment ai-je pu ne pas le voir dans ma jeunesse ? Ce qui confirme quel crétin je devais être.

    Il s'empara de la boisson apparue sans qu'elle s'en rende compte, lui lançant par dessus une œillade malicieuse.

    - J'ai su que toi et Patricia ne vous voyiez plus depuis longtemps. J'ai compris également très tard que c'était à cause de moi.

    Elle haussa un sourcil.

    - Vraiment ?
    - Je ne voulais pas vous séparer.

    Elle lui sourit à son tour mais avec plus de dureté.

    - Je crois hélas que Patricia n'avait besoin de personne pour renier notre amitié.
    - Quand nous avons divorcé elle m'a avoué que vous aviez toutes les deux des vues sur moi et que pour préserver votre lien, tu t'étais retiré de la course ...
    - Il s'agit d'une ellipse si mes souvenirs de cours de français sont justes.
    - ... Elle a reconnu s'être montré par la suite mesquine en ne cessant de te rappeler sa victoire pour mieux t'enfoncer. Il est certain qu'elle en a été malheureuse par la suite.

    ...

    - Un dernier aveu et je m'éclipse.

    Il la jaugea un instant.

    - Si j'avais vu qui tu étais je n'aurais regardé personne d'autre et nous serions ensemble à l'heure qu'il est.
    - Mais n'est-ce pas le cas ?

    Il eut une grimace penaude.

    - Malheureusement, non.

     

    - Virginie ?

    Elle se retourna et aperçut le signe de connivence de Jérémie qui la rejoignait dans le bar. Déjà près d'elle il se pencha pour une accolade. Elle lui fit de la place puis murmura :

    - Tu te rappelles ...

    En lorgnant le siège face à elle, elle ne vit que le vide.

    Jérémie s'installait sans se rendre compte de l'ébahissement de son amie en lui narrant l'épopée pour la rejoindre.

    -  ... Un de ces trafics. Mais là qui je vois dans la bagnole d'à côté ? Lucien - qui m'apprend d'un trait que Clément est mort. Tu te rends compte ? Clément ? Pas même quarante ans ! Clément à l'avenir si brillant bien qu'il ait épousé cette garce de Patricia ! Bon il a divorcé mais ça fait quand même tâche, non ? ... Virginie ?

    Mais Virginie se trouvait entre deux phases de temps : celle qui lui jurait qu'elle n'avait pas rêvé et celle qui lui ferait oublier ce si étrange épisode.