Histoires de Lundi - Page 3

  • Non Quo Sed Quo Modo

    « Bravo mon ami » - est ma première pensée lorsque je rencontre à nouveau l’équipe (de ma victime) en train de s’agiter dans la salle où ils ont été accueillis la première fois.
    Sur toutes les lèvres se lit : Loïs a disparu !
    Je dois me décoincer de cette situation.
 Je suis le dernier à l’avoir vue.
    Et probablement un ou deux témoins pour l’attester.

    Chacun s’interroge sur le dequoi-pourquoi-comment? auquel personne n’est capable de répondre …
    … à part MOI.
    
Malgré cela je joue l’ébahissement - (Nous nous sommes quittés assez tôt : elle a voulu prendre un taxi …) - Je feins l’incompréhension - (Le quartier était pourtant sûr !) etc …, adaptant mon rôle aux divers interlocuteurs qui se laissent aisément convaincre (aucun sms ou aucune trace d’échanges verbaux entre elle et moi) pour réorienter vers le sujet du jour : la signature des accords entre les deux firmes.

    La réunion finit bien.

    Comme je range mes affaires, je sens un regard sur moi et le saisit aussitôt (réflexe de prédateur) : il s’agit de la petite ingénue ; alors que je m’attendais à ce qu’elle s’esquive ou rougisse, la voilà qui se dirige droit sur moi.

    - N’êtes-vous pas resté avec Loïs hier soir ?

    La voix est douce, posée mais réclame sa réponse.

    - Oui. (J’ai appris à fournir le minimum d’informations dans les cas litigieux)
    - A quelle heure l’avez-vous quittée ?
    - Après le restaurant. Comme je l’ai déjà dit.
    - Aussi tôt ?

    Je n’aime pas beaucoup l’intonation qui relève sa fin de question.

    - Pourquoi, il y a un règlement ?

    Elle sourit et ce sourire, à ma grande surprise, n’est pas du tout rassurant.

    - Pour les gens de votre espèce, je suppose que non.

    A-t-elle oui ou non insisté sur le mot « espèce » ?
    Non je ne vais pas recommencer.
    Une mort suffit.

    - Cela fait de moi un suspect Madame L’Inspectrice-des-rendez-vous-inachevés ?

    Elle s’accorde un temps de respiration.
    - … Plutôt un carnivore féliforme.

    Je reste planté là, serviette ouverte, bras tombés (non je n’ai pas la bouche en O) à la regarder s’éloigner, trop contente d’elle.

    ———————————


    Je tourne comme une panthère en proie à la saison des amours.
    Le printemps me défie du dehors.

    Encore quinze jours à attendre avant de pouvoir retrouver un rythme d’humain lambda.

    Bien que j’ai reçu nombre d’appels notamment de Jonathan et de Ben, j'ai préféré jusqu'à maintenant rester enfermé afin d’éviter d’autres « incidents ».
    Aurais-je peur … de moi-même ?
    Trop agité pour me distraire avec film, jeu vidéo ou recherches sur internet, je finis par aller au pub qui fait l’angle de la rue en bas. Je m’installe au bar et regarde les clients en pirouettant avec un verre de bière en main. Je salue certains habitués mais prend garde à ne pas attirer l’attention du genre féminin.
    Finis les ennuis !

    Et là, je vois entrer la petite ingénue en jean et polo qui ma foi la révèlent assez sexy.
    Qu’ai-je pu faire dans une vie antérieure pour qu’elle ait rendez-vous avec quelqu’un exactement ICI ?
    Elle ne paraît pas me repérer et je m’oublie à admirer sa chevelure qui lâchée dans son dos semble foisonner en boucles et spirales. Lorsqu’elle se lève pour aller aux toilettes, elle me remarque, enfin. Elle hésite. Me regarde à deux fois avant d’amorcer un hochement de tête.
    Mais pas de sourire.
    Dommage.
    Je garde un bon souvenir de celui qu’elle m’a adressé dans la Salle Norin Chai.
    Elle revient des toilettes et sans me le laisser deviner, me rejoins au dernier moment en ignorant ses copines de beuverie.

    Et le pire c’est qu’elle attend que je parle le premier : elle s’est plantée devant moi, bras croisés, les yeux impassibles. Du coup je me sens obligé de dire quelque chose …

    - Vous venez pour la première fois ? 


    de stupide !


    - Oui. Et vous, je parie que vous êtes un habitué.
    - J’ai un rire penaud qui cette fois la fait largement sourire.
    - Il n’y a que Loïs pour avoir succombé à une drague de cet acabit !
    - Elle n’a peut-être pas succombé.
    - Je sens son odeur sur vous.

    Je reste muet ; comment interpréter une telle affirmation ?

    Je me reprends :

    - Même si c’est vrai, elle a dû s’estomper depuis longtemps.
    - Pas pour moi. J’ai l’odorat fort développé.
    - Quel est mon parfum ?
    - Gentlemen Only, Parisian Break Limited edition fragrance  – Givenchy

    Je dissimule ma surprise.

    - Plus dur : qu’ai-je mangé à midi ?
    - ARTICHAUT CALICO en gâteau fondant au foie gras de canard et truffe noire, bouillon oignons doux des Cévennes
HOMARD DE BRETAGNE confit au beurre de corail, gnocchi de pommes de terre crème de homard au poivre Voatsiperifery
ANANAS VICTORIA naturel parfumé au citron vert chantilly caramel et vanille, raviole exotique.

    J’éclate de rire. Je me suis effectivement fait livrer ces mets.
    Elle n’a pas pu m’espionner, si ?

    Je la sens toutefois d’humeur taquine. J’en profite :

    - Qui ai-je vu aujourd’hui ?
    - Personne. Mais vous avez lu un magazine sûrement dans la journée, je sens l’effluve du papier. Vous avez bu un café au petit déjeuner, l’arôme en laisse encore une traînée dans votre haleine et vous avez dû passer des vêtements à peine revenus de la teinturerie dont les relents les imprègnent encore.
    - Chapeau bas ! (Comment aurait-elle pu me voir chez moi ?)
    - Qu’ai-je gagné ?
    - Une visite de mon appartement ?
    - Subtil !
    - Vous devriez être habituée maintenant.

    Elle demeure silencieuse.

    - Vous n’avez même pas les yeux verts, dis-je sans réfléchir
    - C’est une question de conversion.
    - De conversion ?
    - Transformation, métamorphisme, transmutation etc …

    Cette fois elle l’aura bien cherché !
    Je me lève, abandonne mon verre et lui tend la main.

    - Vous rentrez avec moi ?
     - À pied ou à pattes ?
    Je suis tellement sidéré que je la vois à peine faire un geste à ses copines pour leur signifier son départ. Nous sommes dans le boulevard. J’ai gardé sa main dans la mienne.

    - T’es un peu bouché, hun ?

    Surtout rester prudent ! Attendre la VRAIE preuve !

    - On a qu’à aller dans l’impasse près de chez toi comme l’autre soir … rit-elle encore

    Je la suis, presque sonné par l’espoir qui se lève en moi.
    Elle retrouve l’impasse où j’ai cru sentir ma femelle. Elle s’enfonce dans l’ombre des murs et je marche dans ses traces.
    Mon coeur bat si vite !

    Cela fait tellement longtemps que cela ne lui est pas arrivé qu’il peine à reprendre son tempo.
    Elle se retourne face à moi et se met à quatre pattes et là dans les premiers vestiges du soir, elle se recouvre de fourrure, arbore bientôt la musculature puissante du félin noir et braque sur moi son regard phosphorescent. Elle ouvre sa gueule pour moduler un feulement discret.

    Je m'aperçois soudain que mes yeux sont à hauteur des siens : je me suis aussi transformé.

    Nous nous rapprochons, nous nous reniflons, elle me mord subrepticement le cou tandis que je réponds en prenant gentiment sa gorge entre mes dents.

    Dieu que c’est bon !

    Nous partons ensemble dans la nuit durant laquelle nous nous accouplerons et ...
    Plus si affinités

  • Exempli Gratia

    Je me réveille sans jungle en panoramique au-dessus de moi mais sous une chevelure répandue sur la figure effaçant les couleurs de mon environnement.
    Je tourne légèrement le visage et cherche sa propriétaire … En vain !
    Les mèches tombent sur la couette et à terre quand je m’assois dans le lit.
    Le matin cerne la chambre en ayant chassé les souvenirs de la veille qui cependant, au fur et à mesure vont réinvestir mes pensées.
    Qu’ai-je fait ?
    Certes la nuit n’a pas été celle que j’espérais - me fallait-il pour autant agir aussi férocement ?

    Affronte la vérité mon gars : tu n’as pas pu te contrôler !
    Je dois de toute façon éliminer toute trace de sa venue.
    Loïs
    Elle s’appelait Loïs.
    Quand je l’ai appris, je n’ai pu m’empêcher de regretter la promesse d’un restaurant et « plus si affinités ». Comme un gamin qui se bute sur des a priori, je m’étais demandé si elle ressemblait tant soit peu à l’héroïne de la BD  - héroïne que je trouve un brin autoritaire et bornée, ce qui est tout de même un comble pour un personnage de Superman !

    - Alors, heureux ?

    C’est ce qu’elle m’a demandé dans la nuit - AVANT.
    « Je rêve » ai-je pensé - AVANT.
    Avant ce  moment, terrible, où la réalité a rattrapé mon erreur.

    - C’est la meilleure nuit que j’ai jamais passée … a-t-elle gazouillé

    Je n’ai pas pu répondre ce que j’avais en tête, car malgré la rumeur je ne suis pas un goujat. Alors j’ai contourné le sujet.

    - Tant mieux !

    Son sourire a cillé ; j’ai donc craint une question mais elle s’est contenté de ma réplique laconique.
    Elle s’est étirée avant de se grandir entre les draps, bras vers le haut et pieds prisonniers du duvet rabattu.

    - Et quand je suis satisfaite, je montre ma vraie nature … a-t-elle sifflé

    Je suis en état d’alerte maximum.
    Je vais enfin obtenir la preuve
    la voir.
    Ses yeux en surbrillance dans l’obscurité se font joueurs et c’est là que les premiers spasmes gondolent son corps, le moulant, le modifiant, le changeant en autre chose …
    Sa peau se fend d’écailles vertes et fauves dont le motif se précise peu à peu sur fond de lignes souples : des ovales qui grossissent le long de son anatomie qu’une queue progressivement allonge tandis que sa gueule sort sa langue sinueuse. Les yeux ont la même couleur mais ils ont légèrement rétréci.

    Un PY-THON ? Vraiment ?
    Brusquement ma faim s’est réveillée (ne s’agit-il pas là de mon repas favori ?) - emportant avec elle la déception qui m’a brûlé quelques secondes.
    Je sens sa peur AVANT le mouvement qu’elle amorce pour tenter de m’échapper.
    Elle a cru (L’en-fant!) que je serai son martyr.
    Il est trop tard, petit serpent !

    Je me suis jeté sur elle et l’ai dévorée.


    Ne suis-je pas une panthère noire ?

     

     

     

     

    Suite et Fin le Lundi 15 Mai

  • Non Solum Sed Etiam

    La réunion commence mal.

    9 heures - Salle Norin Chai

    Mon équipe fin prête et sur le qui-vive voit entrer une dizaine de personnes regroupant des financiers, des « marketing » et des chercheurs.
    Nos clients sont en retard apparemment à cause de la fille mal fagotée qui pue le génie à plein nez et qui de ce fait ne peut comprendre les enjeux réels de ce sommet entre les différents partenaires de la firme.
    D’ailleurs elle regarde les autres comme si elle se demandait quelle langue « Ils » vont parler.
    Ça y est, c’est décidé.
    Elle m’énerve.

    C’est là qu’elle braque sur moi une paire de yeux verts comme je n’en ai jamais vu : hypnotiques par la lumière qu’ils recèlent …

    … jamais vu … À part les miens ?

    Elle ne cesse de se trémousser sur sa chaise depuis que l’un des intervenants a mentionné un des ingrédients qui composent le dernier produit du Département Innovation. Ce ne doit pas être le bon. Il se fait reprendre par sa voix grave, un peu trop pour une femme mais qui ne fait que souligner son regard. Alors qu’elle prend la parole pour de bon, je m’attends à un jargon pseudo-scientifique émaillé de gestes abrupts néanmoins chaque phrase est limpide, la démonstration efficace, le tout en quelques mots.
    Je suis étonné.

    Notre silence à tous, aux résonances de félicitation, succède à sa plaidoirie ; apparemment il n’en résultera aucune fanfaronnade de sa part.

    Elle m’agace encore plus …
    … Me subjugue d’autant …
    Là ses prunelles me retrouvent et l’un comme l’autre ne pouvons nous empêcher de nous sourire.

    A la fin du meeting nous prenons une collation et malgré mon aversion ambiguë, je rejoins la savante entourée de ses sbires dont une petite ingénue qui me scrute comme si elle n’avait jamais vu d’homme.
    Ce qui n’est pas le cas de « ma cible » (Tiens donc ; déjà !). Deux autres gamins louvoient sur elle, séduits par son ascendant lorsqu’elle se met à expliquer les enjeux de notre association : l’entreprise à laquelle j’appartiens va promouvoir les créations de la société pour laquelle elle travaille.
    Moi aussi je l’avoue je me laisse gagner par l’enthousiasme qui porte ses paroles et qui nous amèneront progressivement à nous isoler, puisant dans l’humour les ingrédients nécessaires au rapprochement.
    Ensuite ce sont les habituels recours au charme en ignorant complètement notre entourage.
    Nous nous plaisons.
    Nous réagissons aux mêmes stimuli, nous envisageons la vie avec le même recul et la même faim.

    Du coup je l’invite à dîner.
    Bien sûr elle accepte.

    Est-ce Elle ?
    Mon double, plutôt ma moitié ? Celle qui partagera mes transformations et mes penchants bestiaux ?

    Je vais devoir m’en assurer.

     

     

     

     

    À Suivre le Lundi 15 Mai